Le latin entre scripturalité réelle et oralité virtuelle : éléments de reconstruction « in vivo » de trois documents dans leur contexte langagier (occitan, français, italien), viiie-xie siècle

Par Michel Banniard
Publication en ligne le 05 novembre 2021

Résumé

Contemporary musical reconstitutions of the medieval Latin songs tend to apply an artificial pronunciation, quite often close to the spelling of « the Italian way », presumably alike to the catholic liturgy of the Late Antiquity, or, less often, to the « ciceronian » mouthing, presumably illustrative of the Classical Antiquity spelling. The truth is that the in vivo oral spelling stood deeply dependant on the day-to-day mouthing of languages and dialects as being spoken on the space and in the time where the reported works happened to be played. Some examples try to put under hearing this specific oral process which, oppositely to an enduring topos, used to open paths for any kind of exchanges with the Romance songs by the sheer virtue of symbiotic hearing.

Les reconstitutions musicales contemporaines du chant médiéval latin, recourent à une prononciation artificielle, le plus souvent proche d’une articulation « à l’italienne », supposée être celle du latin de la liturgie catholique de l’Antiquité Tardive, ou, moins souvent, « cicéronienne », supposée représentative de la diction de l’Antiquité Classique. Mais la réalisation orale in vivo était profondément influencée par la prononciation des langues et dialectes parlés dans la région et à l’époque où étaient jouées les œuvres consignées dans les manuscrits. Quelques exemples tentent de donner à entendre ce particularisme oral qui, contrairement à un topos bien établi, laissait la place à toutes sortes d’échanges par simple symbiose auditive avec le chant roman.

Mots-Clés

Texte intégral

1. Manuscrits et oralité

1Cette étude ne saurait se présenter que comme une série de propositions ouvrant sur des travaux de défrichements, plutôt que comme des conclusions assurées appuyées sur une somme de travaux déjà faits. Le problème a rarement été traité et de front et dans son ensemble, mais plutôt de manière latérale et fragmentaire, selon les opportunités rencontrées par les spécialistes, souvent en marge de leur propre domaine1. Le titre part de cette constatation première : les œuvres médiévales nous sont matériellement accessibles sous la forme des manuscrits qui constituent un réel parce que la Schriftlichkeit reproduit un texte que l’on peut voir et toucher. Les philologues, même si la critique textuelle représente une science en partie conjecturale, touchent ce qu’ils construisent. Dans la mesure où la musique est notée et malgré l’incomplétude de cette transmission, surtout à ses débuts, il y a là aussi un objet « monumental ».

2Rien de tout ceci n’est vrai dès que le chercheur s’efforce aussi d’accéder à l’oralisation de ces manuscrits. Il ne s’agit pas de répéter une nouvelle fois que l’oralité passée est inaccessible (c’est un dogme bizarre qui traverse nombre de publications). En fait, une discipline austère comme la phonétique historique permet de récuser ce principe apophatique, à la condition de recourir sérieusement à ses méthodes et à ses résultats, quitte parfois à les récuser, à les corriger ou à les compléter. Le recours aux atlas linguistiques est également d’un appui précieux parce qu’ils donnent souvent une image figée de prononciations – et d’états de langue – qui ont perduré pendant des siècles, souvent inchangés depuis le Moyen Âge2. Reconstituer de façon certes virtuelle mais linguistiquement fondée la manière dont la langue écrite censément normée, le latin, pouvait être lue en voix intérieure ou à haute voix et, selon les circonstances être aussi chantée ou cantillée, est un objectif raisonnable.

3Sous le terme « latin » se logent des états de langue fortement différenciés selon les époques, les contextes, les genres, les registres, et les destinataires3. Ces différenciations indicient en elles-mêmes la plasticité écrite du latin médiéval, gage de sa souplesse orale. Il n’y a en outre pas eu de transmission directe de la « bonne parole » héritée de l’Antiquité : plus personne ne savait au ixe siècle comment s’était prononcé le latin classique, voire tardif4. Par conséquent, chacun reconstruisait sa propre norme – au besoin en s’appuyant sur quelques antiques guides – sans échapper à l’influence permanente de sa langue maternelle. Un treillis de contraintes s’impose à toute tentative de reconstitution des oralités médiévales :

4- Localisation langagière : espagnol // occitan // français // italien.
- Place chronologique : viiie-ixe siècle // xiie-xiiie siècle.
- Environnement culturel : sécurité // insécurité ; régression // progression ; tradition // innovation.
- Statut diastratique (niveaux langagiers) : acrolecte // hypolecte // métalecte // basilecte.
- Statut diaphasique (contextes situationnels) : profane // religieux ; solennel // relâché, public // privé.

5Une réalisation orale “virtuelle” de quelques vers extraits d’œuvres copiées et chantées sur différentes aires langagières en jeu pourra être proposée dans ce cadre, sans s’interdire des rapprochements avec l’oralité des poèmes contemporains romans : en particulier avec les tropaires-prosaires de Saint Martial ou d’Albi et bien entendu avec les vers du trobar5 dans le cas de l’occitan.

2. Préalables méthodologiques : modélisation du rapport écrit/oral

6Cette tentative d’intégration disciplinaire faite pour éclairer dans la mesure du possible les spécialistes d’un domaine où il y a déjà tant à faire autour de l’établissement des textes et de leur interprétation soit littérale soit musicale, il convient à présent de décliner plus en détail les problèmes méthodologiques que doit affronter le chercheur qui se risque sur ce terrain aussi ardu que stimulant. Commençons par les obstacles.

71) Difficulté générale : comme la linguistique l’a et bien montré et bien éprouvé, souvent à ses dépens, la phonétique est le lieu du champ de dispersion maximal par rapport aux autres catégories de description du langage (morphologie, syntaxe, lexique)6. Cette règle est vraie d’abord dans le cas de langues non standardisées, tels les dialectes contemporains de l’occitan (limousin, languedocien, gascon, provençal) ou de l’italien (milanais, vénitien, napolitain, calabrais), mais aussi dans le cas de celles qui ont bénéficié d’un lissage “national” ainsi que l’établit la sociolinguistique à propos des niveaux de langue en français parlé contemporain comme des particularités locales de l’anglais parlé au Royaume-Uni.

82) Difficulté spécifique : dans notre cas, c’est la parole même du passé qui est à reconstituer, avec comme particularité culturelle la grande stabilité graphique de la langue latine comme langue normée, par conséquent apte à masquer dans une mesure complexe à quantifier l’oralité sous-jacente dans laquelle les copistes et les locuteurs l’articulent. Cette barrière ne peut pas être contournée, mais elle peut être surmontée grâce aux méthodes construites et aux résultats acquis par la linguistique diachronique tant latine que romane, sous la forme bien établie de la phonétique historique7.

93) Quelques mythes à déconstruire : les travaux les plus récents dans ces disciplines ont conduit les chercheurs à renoncer à quelques présupposés, hérités du xixe siècle, qui, répétés par routine, entravent la recherche moderne8. Le premier est celui de la « lecture à haute voix » dans l’Antiquité Classique, opposée à l’apparition de la « lecture silencieuse » dans le Haut Moyen Âge9. Le second concerne le clivage tranché entre acrolecte (le latin littéraire) et basilecte (le latin vulgaire) : la réalité sociolinguistique y a été beaucoup plus complexe, sous la forme d’un continuum, riche d’une série de niveaux intermédiaires, entre l’acrolecte et le basilecte, formant ce qu’il est désormais approprié de nommer la latinophonie. Des reconstructions semblables ont été mises en place pour les périodes suivantes en remplaçant les séparations absolues par des différenciations relatives. Même la séparation, acquise au ixe siècle entre “le” latin et “le” roman, n’exclut pas, selon les circonstances, une grande porosité entre les deux langues (pace le structuralisme).

10Ces préalables méthodologiques se traduisent par une nouvelle présentation de l’évolution des niveaux de langue et de leurs interactions dans l’Antiquité Tardive et le Haut Moyen Âge (ve-xe siècle) qui produisent des fluctuations corrélées du rapport écriture/parole (Tableau 1)10.

Période

Langue

Situation linguistique

Adéquation

Tension

1

AC

LPC

Monolinguisme

Élevée

Faible

2

AT

LPT1

Monolinguisme complexe

Médiocre

Élevée

3

AT/HMA

LPT2

Monolinguisme complexe

Faible

Forte

***********************************************************

4

HMA

PR

Bilinguisme masqué

Minimale

Maximale

5A

MA

RAC

Bilinguisme assumé

Élevée

Faible

5B

MA

LM

Bilinguisme assumé

Médiocre

Élevée

Tableau 1. Situation du rapport écrit/oral en diachronie longue (-iie-+xe siècle)

3. Grilles de repérage (abrégé)

11Nous pouvons à présent énumérer les éléments directs d’une interprétation concrète touchant le rapport écriture/ oralité.

121) Aux fluctuations des niveaux de la langue écrite en latin classique correspondent des fluctuations de la langue parlée, plus difficiles à classer, mais certaines. Il est capital de noter que quoique le LPC soit une langue à oppositions quantitatives, la langue écrite n’y différencie pas les voyelles longues des voyelles brèves. Ce sont uniquement les vers métriques réguliers qui permettent de suivre indirectement par écrit ces oppositions. D’autre part, il ne note pas non plus la prosodie : le système accentuel et l’intonation ont été reconstruits par les philologues11. Il en ressort que l’écriture latine, grâce à son incomplétude représentative, est protégée en partie contre sa propre incapacité à reproduire tous les caractères de l’oralité12, surtout à partir du LPT. Elle peut continuer de ce fait longtemps à figurer comme support écrit d’une oralité qui change au point de n’être plus latine, ce qui entraîne à partir du viiie siècle l’apparition d’une écriture latiniforme, support d’une oralité en réalité romane13.

132) En LPT, il est hautement vraisemblable que, de même que l’écart entre les niveaux de langue parlée a tendu à s’élargir, l’écart entre les niveaux élevés et les niveaux inférieurs de la langue écrite a également tendu à croître. Un des aspects de cet étirement contrastif sous-tend tout le système communicationnel, la distinction entre sermo politus et sermo rusticus impliquant, outre les aspects grammaticaux, des traits articulatoires. Toutefois, au fil des générations, le savoir normatif transmis oralement (écoles épiscopales, écoles monastiques, sans oublier la tradition familiale au sein des lignées d’origine sénatoriale) a lui aussi muté jusqu’à laisser une large place à la phonétique et à la phonologie des niveaux inférieurs. De ce fait, la prononciation du « latin » a été largement influencée par l’évolution générale de la latinophonie tardive vers la première romanophonie (viie-ixe siècle)14.

143) Cela pose le problème de la réforme d’Alcuin, objet de nombreux débats. La question de son versant oral n’est pas clairement résolue15. La mise en place d’une réforme du système graphique (minuscule caroline) signe une tentative de restauration “à l’antique”, mais avec toutes les limites du savoir de ce temps. Parallèlement, l’unification du chant liturgique impulsée par la réforme venue de Rome, via Metz, suit en parallèle ce mouvement de restauration-unification, et il y a tout lieu de présumer que l’invention et surtout l’expansion de la notation neumatique a été le résultat dérivé de la restauration orthographique. De toute façon, la réforme alcuinienne et ses corollaires n’ont pu exercer qu’un effet limité en fonction des domaines d’application, des espaces de pouvoir et surtout du temps qui s’écoule.

154) En tenant compte des différences développées sur l’espace latinophone, puis romanophone, on aboutit à une évolution ternaire. 

16a- L’oralité latine évolue vers une prononciation de plus en plus “moderne”, et en définitive intriquée avec la prononciation ordinaire, autrement dit romane, à partir du viiie siècle, ceci sur tout l’espace anciennement latinophone correspondant aux pays modernes, Italie-France-Espagne.

17b- L’évolution est diffractée à partir du ixe siècle. En effet, en France d’oïl, des tentatives sont alors faites pour restaurer une orthoépie, retour partiel à une prononciation “à l’ancienne” sur une partie réduite de l’Empire (groupes de locuteurs de haut niveau ; réforme du cantus). En revanche, l’évolution se poursuit sans inflexion “alcuinienne” sur les autres espaces : l’Espagne sous domination musulmane et l’Espagne des royaumes chrétiens, l’Italie carolingienne et l’Italie « ducale », etc.

18c- L’évolution devient divergente selon une répartition “nationale” à partir du xe siècle. La porosité entre les registres relâchés du latin parlé (évidemment à usage relativement restreint par rapport à l’ensemble des locuteurs) et les registres tendus des langues romanes (dans une situation analogue, en fait) favorise définitivement la “modernisation” et l’individualisation régionale de l’oralité latine. Cette intrication est naturellement à l’origine de la distinction prévalant sous la plume des clercs entre grammatica (‘latin’) et lingua vulgaris (‘roman’), qui consacre moins une domination de la première sur la seconde qu’un effort de distinction d’autant plus arbitraire que la seconde a conquis toute la gamme des niveaux de langue (y compris littéraires) et que les deux fonctionnent dans un espace langagier tout autant corrélé qu’antagoniste16.

19Cette situation fluctuante change avec l’émergence de l’humanisme17. Les tentatives de clivage se multiplient en Italie (xve siècle), en Espagne (xve siècle) et aux Pays-Bas (xvie siècle). Pour mettre fin à la fragilité du démarcage “auriculaire” entre latin et roman, émergent des tentatives d’une restauration normée, y compris orthoépique, “à l’ancienne” qui ne s’impose que très partiellement (résistance notamment “gallicane”). Le rapport de forces perdure jusqu’à la réforme radicale du xxe siècle en France, qui recrée une prononciation scolaire archaïsante. S’il y a eu quelque progrès scientifique en ce qui concerne l’étude et l’enseignement du latin classique, l’effet inverse s’est produit pour les périodes ultérieures. En effet, faute d’historiciser l’évolution phonétique du latin, « langue vivante », le résultat a été de défigurer la lecture des documents (en voix intérieure et à haute voix) pratiquée par les spécialistes du latin tardif et surtout médiéval18. L’inconvénient majeur qui en a résulté a été de créer après coup (au xxe siècle donc) l’illusion de coupures langagières tranchées dans un passé médiéval rendu à sa pureté duelle… mythique.

4. Silhouettes orales

20Si l’on tente de se replacer dans le système communicationnel médiéval en s’appliquant à en respecter les habitus, le latin médiéval est bien une langue vivante, puisqu’il fluctue et évolue en fonction d’une multitude de facteurs, eux-mêmes non figés. Les principaux paramètres externes peuvent être esquissés sous différentes rubriques.

21 a) Situation temporelle (variation chronologique). La situation n’est pas du tout identique aux iiie-viie siècles (latinophones) et aux viiie-xve siècles (romanophones) : c’est le problème général de la périodisation. Ici, on se limitera aux ixe-xiie siècles, période qualifiée à juste titre de proprement « féodale ».

22 b) Localisation géographique (variation topologique), qui revient à discerner une localisation langagière correspondant à la fragmentation non seulement en différentes langues, mais aussi à l’intérieur de celles-ci en un marquettage de dialectes, sans négliger pour autant les grands ensembles supra-dialectaux qui les regroupent, et sans oublier les subdivisions subdialectales. Les mêmes considérations vaudraient pour les aires non romanophones (spécialement les espaces germanophones devenus eux aussi prestigieux), mais on ne les abordera pas ici.

23 c) Contraintes pragmatiques (variation diaphasique). La lecture à haute voix des Vitae latines requiert absolument aux vie-viiie siècles une oralité proche de la phonétique usuelle du LPT. Il en va de même pour la lecture à haute voix des serments, testaments, jugements, tels que ceux reproduits dans des milliers de chartes d’Italie, par exemple19. Inversement, les cercles de litterati peuvent choisir une diction “distinguée” dans le cas où sont récitées des poésies métriques, sans que cela exclue de fortes interférences avec la phonétique de la parole ordinaire. Quant au chant liturgique ou para-liturgique, son niveau de conservatisme dépend des cérémonies et du public visé.

24 d) Contraintes culturelles (variation diastratique). La réalisation orale varie d’abord assez largement en fonction tant de la position mentale de l’auteur que de celle du lector, du notarius/scriptor et surtout du cantor : intention de se fondre dans la communauté ou de briller par sa distinction. Ensuite, elle repose sur des compétences grammaticales transmises et transmissibles : elles ne sont pas identiques selon les institutions et les circonstances, entre un étiage minimal et un cours parfois abondant.

25 e) Contraintes linguistiques (variation évolutionniste). À un point précis, au moment d’articuler le mot, dit ou chanté, le lecteur ou le chanteur sont entièrement imprégnés du flux d’oralité dans laquelle ils vivent. Le latin monacal parlé à Moissac en l’an Mil20 est forcément différent de celui qui est parlé à Cluny ou à San Pietro d’Arezzo à la même époque. C’est vrai à fortiori dans les lieux ouverts, des palais épiscopaux aux presbytères ruraux. Dans la société laïque, pas si illettrée que le prétendent certaines modélisations modernes trop dualistes, les requis de l’expression écrite et orale fluctuent beaucoup, entre une quasi-compétence « cléricale » et des adaptations beaucoup plus en connivence avec la parole naturelle.

26 Ainsi chaque reconstitution relève d’un travail d’archéologie fine : chaque mot dit ou chanté apparaît avec des traits informés par les paramètres a-b et par les contraintes c-d-e, sans oublier le dernier facteur, la personnalité du performateur : aucun énoncé humain ne se laisse réduire à la somme des paramètres qui en provoquent l’apparition, même en situation ritualisée.

5. Rudiments phonétiques

27Aucune publication ne donne une liste systématisée de la prononciation des graphèmes latins21 : en voici quelques rudiments, portant sur l’espace français et sur l’espace italien (délimitations modernes, bien sûr), dans la tranche chronologique ixe-xiie siècle22. La transcription phonétique en est bâtie à partir des graphèmes ordinaires de l’écrit moderne, ceci par commodité et parce qu’en outre l’emploi d’un alphabet technique comme l’API confèrerait à ces reconstructions un caractère de certitude “dialectologique” (autorisée par les enquêtes in vivo) qu’elles ne sont pas à même d’offrir23.

28Voyelles
Il est inutile de se référer aux anciennes oppositions quantitatives, disparues depuis longtemps.
A : [A], neutre {a}.
I : [I], sans doute prononcé fermé {í}.
E : [E], sans doute prononcé ouvert {è},{ɛ}.
O : [O], sans doute prononcé ouvert {ò},{ɔ}.
U : [U], Italie {u} // [Ü], France {ü},{y}.
AU : [AO], Italie {aò}{aɔ} // [O, ouvert long], France {òò},{ɔɔ}.
AE : [È], prononcé ouvert {è},{ɛ}.
OE : [É], prononcé fermé {é},{e}.

29Consonnes :
U intervocalique {latin -W-} : [-V-],{v} - français revenir.
C suivi de E ou I : [TCH], {ʧ} - italien ciao ; [TS], {ts} - AFC24 cerf .
D suivi de E ou I : [DJ], {ʤ} - italien giorno ; AFC jorn.
G intervocalique : [-DJ-], {-ʤ-} - italien regina ; [-YY-], {- jj-] - AFC reïne
GU : [G], {g}.
QU : [K], {k}.
GM : [NŃ], {ɳ}.
GN : [NH], {ñ}.
T, D finaux postvocaliques : [-T], {-t}.
T final postconsonnantique : [- -] (désarticulé).
T intervocalique : [-T-], Italie {-t-} ; [-T-/-D-] France {-t-/-d-} ; il peut devenir fricatif [-dh-], {-δ-}.
P intervocalique : [P], Italie {p} ; [P/V], France {p/v}.
M final postvocalique : [- -].
MT : [NT], {nt}.
S intervocalique : [-Z-], {-z-}.
S final postvocalique : [- S/- -], {-s / --}.
X : [S], Italie, France {s}.
PT : [- T] (la consonne gauche est désarticulée, laissant parfois un vide phonologique) {-t}.
PS : [- S] {-s}.
NS : [- S] {-s}.
V : [V], Italie, France ; [B bilabial] {β} dans différents dialectes.

6. Ex litteris ad os : quelques essais de reconstruction.

30Le principe d’interprétation proposé efface une opposition trop tranchée entre oralité romane et oralité latine pour toute une série de raisons, bien assurées désormais, qui refusent les modèles traditionnels d’une diglossie clivante au profit d’une variabilité dynamique assurant une porosité articulatoire (pas seulement, d’ailleurs) entre les deux catégories d’écriture. De ce fait, l’idée prévaut à présent que les premiers monuments romans ont été écrits en latin, dès le ixe siècle, sous la forme d’un roman latiniforme sous lequel on peut reconnaître la voix réelle habillée sous des graphèmes pseudo-latins (bilinguisme masqué).

6.1. Exemple sur un échantillon de prose pragmatique : élites laïques occitanophones

31Carcassonne, 82025 (Occitan latiniforme)26 :

Ego Oliba comes et uxor mea Elmetrudes certum quidem et manifestum est enim et plurimis hominibus cognitum est quia venimus ad vos domino Adalande abati et ad cuncta congregatione Sancte Marie Urbionensis et expectivimus vobis vestrum alodem quem abetis infra terminio Carcassense in Valle Aquitanica, villa que vocant Favarios cum omnes fines et aiacentias suas totum et ab integro quam tenetis per donitum de me ipso Olibane et uxori mee Elmetrudi […]27.

32Pour aider à la mise en parole réelle de cet écrit, voici une conversion orale simplifiée du passage allant de vestrum alodem à Elmetrudi :

[…bèstre alódi / ké abèts enfra termén karkasénseɸ / en val {akitanika/ attanka}ɸ /, villa ké {bocan/ bocon} fabarsɸ / con oñ(e)s fin(e)s è ayyatsentsas {soas/ sas}ɸ / tot è a-z-entyèrɸ / ké ténéts pèr dón{it/ at} dé m’ésso oliba è oissor m(i)a èlmétrüd(i)ɸ].

33Les voyelles soulignées indiquent la place de l’accent tonique ; les accents l’aperture/ fermeture des voyelles ; les « ( ) » leur possible apocope ; les « { } » l’incertitude de la reconstruction ; les « / » délimitent les blocs énonciatifs, qui dans la lecture solennelle à haute voix sont légèrement détachés les uns des autres ; les « ɸ » marquent un intonème, la voix se renforçant et la syllabe se surallongeant voire s’élevant légèrement, ce qui accroît le pilotage sémantique des destinataires. C’est ainsi que devait être conciliée une phonie réaliste favorisant la communication et une phonie soignée signifiant la solennité en confirmant la “latinité” du document (cantillatio laïque). Bien entendu cette reconstitution laisse une part (faible) d’inconnu ; mais les acteurs de 820, eux, savaient.

34La documentation de ce type, soumise aux exigences communicationnelles des élites laïques, surabonde notamment dans les diplômes et les chartes (disponibles par milliers dès le VIIIe siècle en Italie). La reconstitution de son oralité réelle en contexte est sûre, de ce fait, avec un taux d’approximation égal à au moins 80 %.

6.2. Application au cantus, Italie lombarde (viiie siècle)

35Il en va tout autrement dans le cas de la poésie, surtout destinée à être chantée : les facteurs de variation y augmentent dans de telles proportions que nous devons nous contenter pour le moment de lancer des coups de sonde sans beaucoup de garanties de succès archéologique assuré. Les quelques échantillons qui suivent ont surtout pour but de rendre sensible cette variabilité, tout en donnant quand même à entendre sinon la voix réelle, du moins ce à quoi elle a pu ressembler, souvent assez loin des interprétations que nous entendons aujourd’hui28.

36Les syllabes toniques sont signalées par un soulignement : leur saillance est en général héritée de l’accentuation étymologique du latin parlé tardif, elle-même dans la continuité de celle du latin parlé classique. Évidemment, il existe un nombre élevé d’exceptions. D’autre part, il convient de différencier l’intensité de cet accent selon les régions considérées. Il est plus fort en zone d’oïl qu’en zone d’oc à cette époque, puisque l’Ancien Français Classique (IXe-XIIIe siècle) a gardé du latin mérovingien parlé en Gaule du Nord un accent surrenforcé qui ne s’affaiblira qu’ultérieurement. En terres occitanophones, pendant les mêmes siècles, l’accent tonique est moins marqué (cette structure phonologique informe également les cansos des troubadours). En Italie, ce même accent tonique étymologique reste également moins fort qu’en terres d’oïl (sans parler évidemment de l’aire germanophone), avec encore des traits mélodiques (musicaux) rémanents.

37L’édition de Paulinus Aquileiensis, Ad caeli clara inclut, selon les principes de la collection, l’édition du texte, la reproduction de la notation neumatique (évidemment plus tardive) et son interprétation modernisée29. La réalisation orale proposée ne tient pas compte de la musicographie30. Elle est alignée sur l’hypothèse d’une interférence forte avec le proto-italien contemporain, dans sa variante vénitienne.

1. Ad caeli clara non sum dignus sidera
leuare meos infelices oculos,
graui depressus peccatorum pondere.
Parce, redemptor
31 !

[a tsl(i)32 kyara no son dénho(s) sidèra
lèvare mio(s) infèlits(e)s okkyo(s)
gravé déprèsso(s) pèkkatoro pond(e)ré
partse rédentor]

20. Veniam peto non meis de meritis
fisus, sed tua certus de clementia,
qui bona reis pietate solita
gratis impendis
33.

[vénha pèto no miei(s) dé mèriti(s)
fiso(s), sèt tua tsèrto dè clèmentsa
ki bwona34 réi(s) pyétaté sol(é)ta
gratis empendi(s)]

6.3. Application à un planctus carolingien (ixe siècle)

38La réalisation orale virtuelle de La bataille de Fontenoy (25 juin 841)35 prend pour hypothèse un chant ou une récitation par des locuteurs d’oïl (il y aurait lieu de considérer aussi les germanophones, évidemment) dans un cadre culturel supposant une certaine influence de la restauration « alcuinienne » :

6. Fontaneto fontem dicunt villam quoque rustice,
Ubi strages et ruina Francorum de sanguine.
Orrent campi, orrent silve, orrent ipsi paludes
36.

[fontaneidh(o) fontè dikon(t) villa kokè rüstitsè
übi stradjès è rẅina frankouro de sangin(e)
oren(t) kamp(i), oren(t) silvè, oren(t) essi palüts]

11. Laude pugna non est digna, nec canatur melode.
Oriens, meridianus, occidens et aquilo
plangant illos qui fuerunt tali poena mortui
37.

[lòodhè pünha non è(d) dinha, ni canadhür mèlódhe
oryen(s), mèridzanüs, otsidhens èt akilo
plainhent (el)los ki fü(e)ron(t) tale/i pèna mort(ẅi)]

6.4. Application à des extraits du « Graduel de Saint-Yrieix » au xie siècle

39Un ouvrage récent38 édite une série de textes qui offrent la reproduction du manuscrit avec ses neumes, suivis de leur transcription en portées modernes, et enfin le texte latin seul (les musicologues peuvent se reporter à l’édition, commodément accessible, pour la partie musicale). Seule est présentée la reconstitution virtuelle de l’oralisation du latin, indépendamment du chant. L’hypothèse directrice suivie est celle d’une interférence forte avec le dialecte limousin contemporain.

40Introit (p. 263) :

Dum esset gens congregata super Danubium
ecce vir in nocte splendidus apparuit Constantino regi dicens : alleluia
39.

[dü(m) èsse(t) djens co(ngre)gada sübre danüvyo
ètse vir en noytè (e)splendidhos aparégüt konstantin(o) reyy(e) didzen(s) : allèlüya]

41Inventio sanctae crucis (p. 264) :

Alleluia 5. Per signum sanctae crucis libera nos, Deus noster qui per crucem nos redemisti40.

[pèr sènho santè krüts(é)s / liv(è)ra no(s), du(s) no :tre // ki pèr krüts(e) no(s) rèdhèmest]

42Martial, Alleluia (p. 266) :

Marcialis magnus precibus sanctis obtineat ut cum illo laudemus Deum in aeternum41.

[martsals manho(s) pretsév(o)s sant(e)s opténha / ük kon èl laodhém(o)s du en èterno]

7. Hypothèses à étayer

43Ces reconstitutions ne manqueront pas de surprendre. Elles reposent sur des hypothèses, qui, même appuyées sur le savoir de la linguistique diachronique laissent une part importante à des corrections et à des améliorations qui ne pourront venir que de travaux faits en équipe, tant le champ est complexe et l’étendue des documents à traiter vaste. Elle a surtout eu pour but de faire entrer dans notre connaissance de ces siècles leur réalité phonique, à la fois difficile d’accès, mais aussi profondément différente de nos habitudes modernes de prononciation, qu’elles soient restituées “à la française”42 ou “à l’italienne”. La part hypothétique ne devrait pas rebuter des musicologues confrontés depuis longtemps à la difficulté de faire chanter les textes, puisque même l’apparition du système de notation neumatique laisse une large part d’arbitraire à leur restitution orale dans le cadre de concerts, de récitals ou d’éditions musicales43. Est-ce qu’une prononciation plus respectueuse des usages médiévaux dans leur variété locale, culturelle et langagière, mérite d’être recherchée ? C’est aux spécialistes d’en décider.

Notes

1 Cette constatation relevant d’une perception par défaut ne peut pas s’illustrer positivement. Je renverrai simplement au recueil de travaux d’un maître en la matière, récemment paru, où, malgré la richesse de l’information et de la réflexion, la question de la réalisation orale du point de vue non pas musical ou poétique mais proprement phonétique reste au second plan : d’Arco Silvio Avalle, Le forme del canto. La poesia nella scuola tardoantica e altomedievale, éd. Maria Sofia Lannutti, Firenze, Edizioni del Galluzzo per la Fondazione Ezio Franceschini, 2017.

2 À titre d’exemple, on peut se référer à l’ancienne étude d’Ake Grafström, Étude sur la graphie des plus anciennes chartes languedociennes avec un essai d’interprétation phonétique, Uppsala, Almquist & Wiksells, 1958. Depuis, de nombreux travaux se sont efforcés de décrypter la genèse des scriptae romanes à travers l’étude des variations dialectales attestées ou reconstruites : voir Fabio Zinelli, « Costruire una lingua. Elementi linguistici tolosani nella poesia catalana del medioevo tra prestito e convergenza », Cobles e lays, danses e bon saber. L’última cançó dels trobadors a Catalunya: llengua, forma, edició, éd. Anna Alberni et Simone Ventura, Roma, Viella, 2016, p. 35-94.

3 Le meilleur état des lieux en ce sens : Peter Stotz, Handbuch zur lateinischen Sprache des Mittelalters. Erster band: Einleitung, lexikologische Praxis, Wörter und Sachen, Lehnwortgut, München, Beck, 2002, p. 3-167.

4 C’est un sujet de sociolinguistique diachronique, en liaison avec l’histoire de la culture : Louis Holtz, Donat et la tradition de l’enseignement de l’art grammatical : étude sur l’Ars Donati et sa diffusion (IVe-Xe siècle) et édition critique, Paris, Centre national de la recherche scientifique, 1981 ; Spoken and written language. Relations between Latin and the Vernacular Languages in the Earlier Middle Ages, éd. Mary Garrison, Arpád P. Orbán, Marco Mostert, Turnhout, Brepols, 2013 ; Dag Norberg, Manuel pratique de latin médiéval, Paris, Picard, 1968.

5 Sur cette intertextualité latin/roman dans ce champ particulier, on se reportera volontiers à : Gisèle Clément-Dumas, Des moines aux troubadours, ixe-xiiie siècle. La musique médiévale en Languedoc et en Catalogne, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 2004 ; Peter Dronke, Medieval Latin and the Rise of European Love Lyrics, 2 vol., Oxford, Clarendon Press, 1968.

6 De nombreux et riches dossiers illustrent ceci dans les encyclopédies de référence : Romanische sprachgeschichte. Eine internationale Handbuch zur Geschichte der romanischen Sprachen / Histoire linguistique de la Romania. Manuel international d’histoire linguistique de la Romania, éd. Gerhard Ernst et al., vol. 1, Berlin, De Gruyter, 2003 ; Lexicon der Romanischen Linguistik (LRL), éd. Günter Holtus, Michael Metzeltin et Christian Schmitt, 12 vol., Tübingen, Niemeyer, 1988-2005.

7 Parmi les ouvrages d’usage et de référence : Pierre Bec, Manuel pratique de philologie romane, 2 vol., Paris, Picard, 1970-1971 ; Pierre Fouché, Phonétique historique du français, 2e éd. revue et corrigée, 3 vol., Paris, Klincksieck, vol. 2. Les voyelles, 1969, et vol. 3. Les consonnes, 1966 ; Essais de phonologie latine : actes de l’atelier d’Aix-en-Provence, 12-13 avril 2002, éd. Christian Touratier, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2005.

8 Sur ce topos, objet de multiples controverses jusqu’à nos jours, on trouvera la bibliographie requise et la justification du choix méthodologique fait ici dans : Michel Banniard, Viva voce. Communication écrite et communication orale du ive au ixe siècle en Occident Latin, Paris, Institut des études augustiniennes, 1992 – édition italienne révisée incluant un chapitre X de mise à jour, Trieste, jour (Viva voce. Comunicazione scritta e comunicazione orale nell’Occidente latino dal IV al IX secolo, éd. Lucio Cristante et al., Trieste, EUT, 2020), également disponible gracieusement en ligne sur le site de l’université ; Id., « The Transition from Latin to the Romance Languages », The Cambridge History of Romance Languages, éd. Martin Maiden, John C. Smith and Adam Ledgeway, 2 vol., Cambridge, Cambridge University Press, vol. 2, Contexts, 2013, p. 56-107.

9 Cette question est moins secondaire qu’il n’y paraît au problème ici abordé. La supposée discontinuité convoquée entre une lecture antique “sonore” et une médiévale “silencieuse”, si souvent alléguée (Une histoire de la lecture dans le monde occidental, éd. Guglielmo Cavallo et Roger Chartier, Paris, Seuil, 1997) sans véritable remise à plat des preuves avancées, cèdera avantageusement la place à une continuité flexible, riche de conséquences pour l’expérience du lector. En attendant plus de précisions, on peut se reporter, entre autres, comme indice invalidant la version traditionnelle, à une note judicieuse de Jean-Marie Carrié, « Le livre comme objet d’usage. Le livre comme valeur symbolique », Antiquité Tardive. Revue Internationale d’Histoire et d’Archéologie (ive- viie siècle), 18, 2010, p. 181-190.

10 La lecture du tableau se fait selon la chronologie et la terminologie suivantes : AC : Antiquité Classique (-iie-+iie siècle ; AT : Antiquité Tardive (iiie-vie siècle) ; HMA : Haut Moyen Âge (viie-ixe siècle, « Frühmittelalter ») ; MA : Moyen Âge central (xe-xiiie siècle, « Moyen Âge féodal ») ; LPC : Latin Parlé d’époque Classique (-iie-+iie siècle ; LPT : Latin Parlé Tardif (iiie-viie siècle) ; LPT1 : LPT de phase 1 (iiie-ve siècle, LPT « impérial ») ; LPT2 : LPT de phase 2 (vie-viie siècle ; LPT « mérovingien » en Gaule du Nord, « gothique » en Gaule du Sud, « wisigothique » en Espagne, « lombard » en Italie) ; PR : Protoroman (viiie siècle) ; RAC : Roman médiéval, archaïque puis central (ixe-xiiie siècle) ; LM : Latin médiéval.

11 L’ouvrage de référence en la matière demeure W. Sidney Allen, Accent and Rhythm. Prosodic Features of Latin and Greek: a Study in Theory and Reconstruction, Cambridge, Cambridge University Press, 1973.

12 Ce trait n’est pas spécifique au latin, évidemment, ni aux langues, tant de l’antiquité que des temps modernes. Seuls les alphabets spécialisés des linguistes s’efforcent de combler ce hiatus, au prix d’une surcharge diacritique à laquelle on comprend que les langues écrites d’usage se soient volontiers soustraites.

13 Explications et références bibliographiques sur cette modélisation dans : Banniard, « The Transition from Latin » ; Christopher J. Pountain, « Latin and the Structure of Written Romance », The Cambridge History of Romance Languages, vol. 2, p. 606-659 ; Roger Wright, « Evidence and Sources », ibid., p. 125-142.

14 Le détail de ces nouvelles modélisations dans : Banniard, Viva voce ; Id., « The Transition from Latin » ; Roger Wright, Late Latin and Early Romance in Spain and Carolingian France, Liverpool, Cairns, 1982 ; Id., Latin and the Romance Languages in the Early Middle Ages, London-New-York, Routledge, 1991.

15 Elle est traitée en détail dans Banniard, Viva voce, chap. 6 et 7.

16 En effet, la langue romane conquiert, dès son accès au statut de langue juridique (serments) ou poétique (cansos) le statut d’acrolecte dont la surface sociale est réduite par rapport à la communauté des locuteurs, perdant en somme, en dépit d’une terminologie ambiguë au moins en français, son statut de « langue vulgaire » – dénomination purement cléricale : voir Michel Banniard, « Langue sage et langue folle dans le Sponsus (xiie s.) : sur un mythe contemporain du rapport latin/roman au Moyen Âge », Amb un fil d’amistat. Mélanges offerts à Philippe Gardy par ses collègues, ses disciples et ses amis, éd. Jean-François Courouau, François Pic et Claire Torreilles, Toulouse, Centre d’étude de la littérature occitane, 2014, p. 127-138 ; Id., « Guillaume et le latin de son temps : quelques arrière-plans langagiers », Guilhem de Peitieus : duc d’Aquitaine, prince du trobar. Trobadas tenues à Bordeaux (Lormont) les 20-21 septembre 2013 et à Poitiers les 12-13 septembre 2014, Moustier Ventadour, Carrefour Ventadour, 2015, p. 275-286 ; Le Jeu d’Adam, éd. Geneviève Hasenohr, introduction par Geneviève Hasenohr et Jean-Pierre Bordier, Genève, Droz, 2016, p. LVII-suiv. ; Marco Mostert, « Preface », Spoken and written language, p. VII-IX.

17 On verra en ce sens, entre autres : Jacques Chomarat, Grammaire et rhétorique chez Erasme, 2 vol., Paris, Les belles lettres, 1981 ; Kramer, « Ex lingua gallica quamvis vitiata Latinitas pura potest restitui. Französische und lateinische Aussprache in der Darstellung des Erasmus », Latein und Romanisch. Romanistisches Kolloquium I, éd. Wolfgang Dahmen et al., Tübingen, Narr, 1987, p. 22-39.

18 Cette défaillance heuristique repose sur une représentation iconique du « vrai » latin (marmoréen) et sur la dépréciation du « faux » latin, « décadent » ou « barbare » de l’AT, héritée des fondateurs de la philologie tant latine que romane au xixe siècle.

19 On trouvera des interprétations concrètes avec la bibliographie requise dans Michel Banniard, « Niveaux de langue et strates écrites dans les documents juridiques des viiie-ixe siècles : sur le fonctionnement communicationnel des Chartae Latinae Antiquiores en Toscane », Latin Vulgaire-Latin Tardif XI/XI Congreso internacional sobre el latin vulgar y tardio (Oviedo, 1-5 de septiembre de 2014), éd. Alfonso Garcia Leal et Clara Elena Prieto Entrialgo, Hildesheim-Zürich-New York, Olms-Weidmann, 2017, p. 17-37. De nombreux travaux menés en Espagne et en Italie commencent à décrypter correctement cette histoire, avec l’avantage d’ouvrir à notre connaissance la réalité orale de ces siècles : La lingua dei documenti notarili alto-medievali dell’Italia meridionale. Bilancio degli studi e prospettive di ricerca, éd. Rosanna Sornicola et Paolo Greco, Cimitile, Tavolario-Accademia di archeologia, lettere e belle arti, 2012 ; Lengua romance en textos latinos de la Edad Media : sobre los orígenes del castellano escrito, éd. Hermogenes Perdiguero Villareal, Burgos, Universidad de Burgos, 2003.

20 Remarques et bibliographie en ce sens dans Michel Banniard, « Les copistes, entre latin mérovingien, latin postcarolingien et occitan médiéval », Le légendier de Moissac et la culture hagiographique autour de l’an Mil, éd. Fernand Peloux, Turnhout, Brepols, 2018, p. 193-216.

21 « Jusqu’à présent, aucune étude parmi celles menées par les spécialistes de la prédication médiévale n’a abordé la question technique de la ‘performance orale’ » (Gisèle Clément, « Rythme et prédication dans le motet Super cathedram/ Presidentes/ Ruina du Roman de Fauvel (Paris, BnF, fr. 146) », Rythmes et Croyances au Moyen Âge. Actes de la Journée d’étude (le 23 juin 2012, Paris, Institut national d’histoire de l’art), organisée par le Groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval (Centre de recherches historiques, EHESS/CNRS), éd. Marie Formarier et Jean-Claude Schmitt, Bordeaux-Paris, Ausonius-De Boccard, 2014, p. 135-147, ici p. 142.

22 Cette reconstitution, outre les travaux énumérés ci-dessus, s’appuie avant tout sur l’ouvrage essentiel de Maria Bonioli, La pronuncia del latino nelle scuole dall’antichità al Rinascimento, Torino, s.n., 1962, et sur les nombreuses indications de Peter Stotz, Handbuch zur lateinischen Sprache des Mittelalters. Dritter Band : Lautlehre, München, Beck, 1996, et Id., « Die Aussprache des Lateins im mittelalterlichen Europa – zum mündlichen Gebrauch einer ‘toten Sprache’ », Jahrbuch für Internationale Germanistik, 31/2, 1999, p. 8-29. Ces travaux de référence ne proposent pas de reconstruction phonétique en continu des énoncés latins.

23 Toutefois, après la liste – limitée – des transpositions phonétiques “artisanales”, sont présentés leurs équivalents en API (pour lever d’éventuelles ambiguïtés).

24 AFC : Ancien Français Classique (ixe-xiiie siècle), appartenant à la catégorie RAC, moment où la langue parlée devenue romane, après avoir été consignée en graphie latiniforme (époque du PR), est consacrée par une scripta spécifique.

25 Éd. Recueil des chartes de l’Abbaye de La Grasse. T. I, 779-1119, éd. Elisabeth Magnou-Nortier et Anne-Marie Magnou, Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1996, Lagrasse, doc. 8, original. 

26 Le texte souligné indique, sur une échelle de 1 à 5, un niveau de langue 3, mélangeant de manière équilibrée les traits du latin “ancien” aux traits du latin “moderne” (ici, le protooccitan) ; le texte en gras indique un niveau 4, très proche du latin “moderne” (le protooccitan donc). L’écart écriture/parole se réduit corrélativement de niveau en niveau : plus la forme écrite se moule sur l’oralité commune, moins l’effort culturel de construction de l’énoncé écrit est complexe. Pour le détail de cette modélisation, M. Banniard, « Cum tamen aduersos cogor habere deos (Rome, -50)… Manducando filius meus panem ego morieba de famen (Burgos, +950) : Le latin et ses métamorphoses en diachronie longue, des fluctuations du latin classique aux nouvelles régulations du protoroman », ALMA. Bulletin du Cange, 77, 2019, p. 27-71, ici p. 59.

27 « Moi Oliba, comte, et mon épouse Elmetrudes, il est certain et manifeste en effet et connu du plus grand nombre, que nous sommes venus à vous dom Adalande, abbé, et à toute la congrégation de Sainte Marie de l’Orbieu et que nous vous avons réclamé votre alleu, que vous avez sur le territoire de Carcassonne dans la vallée Aquitanica, une villa qu’on nomme Favarios avec toutes ses limites et ses dépendances, que vous tenez par un don de moi-même Oliba et de mon épouse Elmetrudes […] ».

28 Leurs auteurs sont eux-mêmes le plus souvent sensibles aux difficultés de ces reconstructions tant en latin qu’en roman, même si leur réussite esthétique est le plus souvent évidente pour des oreilles du XXIe siècle : voir Christelle Chaillou-Amadieu, « Les exécutions musicales de Guillaume : entre réécriture et reconstitution », Guilhem de Peitieus : duc d’Aquitaine, p. 251-264 ; Florence Mouchet, « Quand le son fait défaut. Usages et contraintes du ‘contrafactum’ pour la reconstitution mélodique de l’œuvre de Guillaume d’Aquitaine », ibid., p. 227-249.

29 Éd. par Sam Barrett dans Corpus Rhythmorum Musicum, saec. iv-ix, éd. Francesco Stella, Firenze, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, Vol. 1: Songs in Non-Liturgical Sources, 2007, p. 17-38.

30 Les aspects proprement linguistiques et formels de cette histoire ont été abordés dans : Michel Banniard, « Apport de la phonologie diachronique à l’histoire des formes poétiques des ive-ixe siècles », Poesia dell’alto medioevo europeo : manoscritti, lingua e musica dei ritmi latini. Atti delle euroconferenze per il Corpus dei ritmi latini (4°-9° sec.), Arezzo 6-7 novembre 1998 e Ravello 9-12 settembre 1999, éd. Francesco Stella, Tavarnuzze, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2000, p. 139-155 ; Id., « Problèmes de réception : frontières de vers et changement langagier », Poetry of the Early Medieval Europe : Manuscripts, Language and Music of the Rhythmical Latin Texts. 3rd Euroconference for the Digital Edition of the Corpus of Latin Rhythmical Texts, 4th-9th century, éd. Edoardo D’Angelo et Francesco Stella, Tavarnuzze, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2003, p. 243-266 ; Id., « Le verset claudélien. Remarques sur ses sources patristiques et sur son originalité formelle », L’écriture de l’exégèse dans l’œuvre de Paul Claudel. Actes du colloque, les 8-9-10 mars 2001 à l’Université de Toulouse-le-Mirail, éd. Didier Alexandre, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, p. 175-192 ; Id., « Arbor natus in paradiso… Un hymne du viiie siècle latiniforme de rythme romano-germanique », Rythmes et Croyances au Moyen Âge, p. 47-56 ; Id., « La notion de frontière de vers et ses métamorphoses du vers métrique au vers rythmique latin et roman », Poétiques de l’octosyllabe, éd. Danièle James-Raoul et Françoise Laurent, Paris, Champion, 2018, p. 43-58.

31 ‘Vers les astres brillants du ciel je ne suis pas digne / de lever mes yeux malheureux, / moi, accablé par les lourds poids des péchés. / Pitié, rédempteur !’.

32 Les parenthèses indiquent que le phonème encadré n’est peut-être pas prononcé – effet d’apocope ou de syncope produit par la syllabation de la parole ordinaire.

33 ‘Je demande ton pardon, non assuré de mes mérites / mais certain de ta clémence, / toi qui avec ta pitié habituelle / accordes gratuitement aux coupables le bien’.

34 Comme l’a observé Fabio Zinelli, qu’il soit remercié de cette remarque comme de ses autres observations, il est possible que la forme soit non diphtonguée, [bona], conformément à la tendance générale des parlers du Nord-Ouest, qui s’opposent ainsi à l’évolution plus méridionale du toscan. Mais les parlers du Nord-Est, s’étendant et interférant avec le frioulan, ont des évolutions très diffractées, ce qui rend le choix encore plus aléatoire. La forme diphtonguée est donc maintenue, sans dogmatisme évidemment.

35 Norberg, Manuel pratique, p. 165-172.

36 ‘On nomme aussi en parler d’illettré la « villa de Fontenoy », / lieu de massacre et de ruine du sang des Francs. / Horreur des champs, horreur des bois, horreur même des marais’.

37 ‘La bataille n’est pas digne d’éloge, ni d’être chantée mélodieusement. / L’Est, le Sud, l’Ouest et le Nord / pleurent ceux qui sont morts d’une telle mort’.

38 William M. Sherrill, The Gradual of Saint-Yrieix in Eleventh-Century Aquitaine, thèse de doctorat, University of Texas at Austin, 2011.

39 ‘Tandis que la foule s’était massée au bord du Danube, / voici que dans la nuit apparut un homme resplendissant, qui disait au roi : « alleluia »’.

40 ‘Par le signe de la sainte croix, libère nous, notre Dieu, toi qui nous a rachetés par la croix’.

41 ‘Que le grand Martial obtienne par ses saintes prières que nous louions Dieu avec lui éternellement’.

42 Il s’agit de la prononciation dite « restituée », censée reproduire celle du latin parlé classique et imposée peu à peu après la guerre de 1940 dans les écoles et universités françaises sous l’autorité de Jules Marouzeau, La prononciation du latin. Histoire, théorie, pratique, Paris, Les belles lettres, 1943 [3e éd. ; 1ère éd. 1931].

43 Isabelle Fabre, « Diabolus in hortum. Discordances rythmiques et métriques dans le motet 19 du recueil de Chypre (Torino, J.II.9) », Rythmes et Croyances au Moyen Âge, p. 121-134.

Pour citer ce document

Par Michel Banniard, «Le latin entre scripturalité réelle et oralité virtuelle : éléments de reconstruction « in vivo » de trois documents dans leur contexte langagier (occitan, français, italien), viiie-xie siècle», Textus & Musica [En ligne], Les numéros, 3 | 2021 - Langues et musiques dans les corpus chantés du Moyen Âge et de la Renaissance, mis à jour le : 10/11/2021, URL : https://textus-et-musica.edel.univ-poitiers.fr:443/textus-et-musica/index.php?id=1802.

Quelques mots à propos de :  Michel Banniard

Université de Toulouse/EPHE, PSL

Michel Banniard, né en 1945 est professeur émérite à l’université de Toulouse-II (linguistique diachronique) et directeur d’études émérite à l’EPHE-Sorbonne (sociolinguistique diachronique). Publication récente : Viva voce. Comunicazione scritta e comunicazione orale nell’Occidente latino dal IV al IX secolo. Edizione italiana con una Retractatio dell’autore, a cura di Lucio Cristante e Fabio Romanini, con la collaborazione di Jacopo Gesiot e Vanni Veronesi, Tries

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